Consommer et penser : une antinomie ?

Consommer et penser : une antinomie ?

Qu’est-ce que signifie concrètement ‘‘penser élargi’’ lorsqu’il s’agit de consommer ? Parce qu’on peut concilier ‘‘consommer’’ et ‘‘penser’’ ? Sans doute oui, lorsque, par exemple, on sait que les produits acquis ont été fabriqués dans des conditions aussi exemplaires que ceux de Rohloff.
(Note : le Speedhub permet de changer de vitesse par un mécanisme intégré dans le moyeu de la roue arrière : plus de pignons sur la roue arrière et plus de dérailleur arrière, plus de plateaux et plus de dérailleur avant. Les vitesses s’enchaînent progressivement comme sur une voiture. Pour comprendre l’équivalence des 14 vitesses du Speedhub avec un jeu de 27 vitesse (redondantes), voici un petit schéma.)
Conditions de productions du produit :
- Sources d’énergies électriques ‘‘renouvelables’’ : Stadtwerke Kassel, Ökostrom en provenance de l’énergie hydraulique et éolienne.
- Montage fait à la main par des ouvriers qui travaillent dans des conditions exemplaires : bonne ergonomie, pauses, protection sociale, prime de motivation pour les trajets en vélo…
- Tous les composants (du Speedhub, des chaînes, etc.) viennent d’Allemagne et d’Europe : donc moins de pollution par une logistique mondiale (même si bien sûr l’origine de l’acier et aluminium ne sont pas clairement définies).
Propriétés d’usage du produit :
- Les huiles de chaîne sont rapidement biodégradables : à 80% en 90 jours, donc pendant la traversée de la couche de terre où travaillent les bactéries.
- Le moyeu du Speedhub travaille en bain d’huile étanche ; cette huile est récupérée en fin de cycle et est recyclable (par contraste : pour un dérailleur, on asperge sur toutes les articulations et que ce soit à la première pluie ou au premier lavage, tout va dans la terre avec du bon téflon et autres additifs...)
- Les produits sont à l’opposé de l’esprit ‘‘jetable’’ (par expérience, le Speedhub dépasse les 100 000 km avec un moyeu et ils roulent encore). Donc moins de pollution de fabrication.
En bref, voilà ce que signifie consommer de manière conséquente : acheter des bons produits (le test est ici), non seulement en termes de qualité d’usage, mais également du point de vue des conditions de fabrication et d’endurance. Se faire plaisir, c’est moins assouvir une lubie subitement ‘‘créée’’ par la pub, que faire un choix (parfois difficile, à cause du prix d’investissement) qui permet à la fois de profiter d’une qualité qui évite les soucis par la suite et d’être conséquent dans son achat (je ne roule pas à vélo aux dépens d’ouvriers à la chaîne qui triment à l’autre bout du monde). Ceci est cohérent, par exemple, avec l’analyse économique de la décroissance.
Mais ça coûte cher, objecte-t-on... Trois contre-arguments à cette plainte légitime :
1 - Un proverbe créole dit ‘‘bon marché coûter cher’’ : en effet, acheter au premier prix induit de racheter vite donc revient souvent plus cher à moyen terme. Acheter trois paires de Nike ou Adidas en 5 ans (aux conditions de fabrication qui aurait laisser rêveur Fritz Lang, réalisateur de Metropolis) est-il plus économique que d’acheter une bonne paire fabriquée pas très loin de chez vous (capable de durer 10 ans, en la faisant ressemeler si nécessaire) ? Ça vous étonne, mais les meilleurs chaussures de rando, les chaussons d’escalade sont ressemelables : ce qui permet de conserver la conformation créée petit à petit entre la chaussure et le pied (plutôt que de repartir à zéro à chaque fois).
2 - Et même si l’utilisateur ne rentre pas dans ses sous du point de vue d’une comparaison stricte, il est peut être censé de ne pas acheter certains produits peu utiles et peu nécessaires (euphémisme) pour dégager les économies en vue d’acheter de la qualité pour ce qui compte : un bon lit, un bon vélo, de beaux livres, de la bonne nourriture (mais pas de télé, pas d’abonnement de portable, pas d’assurance voiture, et cetera). Je vous assure que, étudiant avec un budget de 1000 euros par mois, ne pas acheter une télévision à écran plat, une voiture ou autre forfanterie marketing criante dégage largement le budget pour la consommation de produits plus joyeux (pour soi et pour les autres).
3 - De manière plus générale, il est légitime de se demander si les humains que nous sommes ont intérêt à considérer cet objectif comme priorité de leur comportement ? Faire des économies est devenu une fin en soi, la satisfaction de la « bonne affaire » prenant le pas sur la considération de la fin de l’objet acheté. Et si l’on s’intéressait à ce que signifie un produit dans son processus total d’existence. Par exemple, faire du vélo, c’est très bien… C’est mieux que de rouler en voiture. Mais les vélos sont des objets techniques comme les autres : à ce titre, ils ne dispensent pas de se demander dans quelles conditions ils ont été fabriqués… Pensons à la sournoise politique marketing de Decathlon qui surfe sur une image oui-ouiste du sport – en omettant d’expliquer dans quelles conditions leurs produits ‘‘pas chers’’ sont fabriqués et le nombre de kilomètres qu’ils parcourent jusqu’aux étales métropolitaines. Dans le vélo, ce sont B’Twin, Shimano, Sram, etc. qui produisent en Asie : l’énorme différence entre leurs coûts de production et leurs prix de vente leur permet bien entendu de s’acheter une très grande popularité. Donc en achetant un produit deux ou trois fois moins chers, vous achetez un produit aux coûts de production au moins dix fois moins chers, vous payez l’acheminement (i.e. vous achetez un vélo et en même temps vous achetez virtuellement de l’essence), vous payez le département publicité de la marque, et cetera. Au final, vous avez un produit dix fois moins bien, plus inhumain dans ses conditions de fabrication, plus polluant par ses conditions d’acheminement, et plus abject parce qu’il vous fait participer financièrement à l’entreprise d’abrutissement collectif qu’est la publicité (jusqu’à 30% du prix du produit).
Petit test. Avez-vous déjà entendu parler de Rohloff ? Avez-vous déjà entendu parler de Decathlon ? La différence de réponse marque la différence entre des individus qui font de beaux produits techniques avec des salariés et un environnement respectés (donc, et surtout, un client respecté, point pris pour un con !), et d’autres qui avilissent et les employés et les clients à l’aide d’une imagerie pseudo-écologique suintant la rhétorique du bien-être des magazines.
Exemple avec un produit vraiment durable :
le « speedhub de Rohloff »